Claire FONTAINE
Changement de propriétaire
A l’occasion de son exposition à Sorry We’re Closed Claire Fontaine travaille autour d’un de ses thèmes récurrents : la crise et ses effets sur les corps et les désirs. Dans Changement de propriétaire elle présente des pièces liées entre elles par la manière dont elles évoquent le recyclage, la propreté, la fonctionnalité contrariée des électroménagers et la solitude.
La sculpture exposée dans la vitrine Untitled (flag dryer) composée d’un séchoir à linge industriel modifié et de plusieurs drapeaux belges aborde le cyclicité et la stagnation en tant qu’aspects propres aux oripeaux de toute identité nationale. Le séchage continuel des drapeaux est à la fois une considération amère sur la corruption et un commentaire sur l’usage belge de faire pendre le drapeau national de la fenêtre ; cette action est ici comparée à celle d’étendre du linge, qui, bien que n’étant plus sale, reste quelque chose qu’il serait plus élégant d’éloigner des yeux des passants.
Lui fait écho la pièce Untilted (dildo washer) qui est un lave-vaisselle rempli de godemiché. Le godemiché, symbole de la promiscuité la plus profonde entre la chair humaine et l’objet, exemple on ne peut plus schématique du fétichisme, devient ici un outil industriel à laver pour être réutilisé par d’autres dans une chaîne anonyme de consommation de la satisfaction.
L’enseigne néon Please God Make Tomorrow Better déploie sa lumière proche des feux de détresse des voitures et signale un présent suspendu et une impuissance générale à agir sur le futur.
La sculpture I montre la vidéo de la destruction d’un I-Phone transmise par un écran plasma horizontal, elle est à lire comme un commentaire sur les écrans à toucher qui poussent l’usager à caresser sa machine et à parler à travers elle comme s’il parlait à elle. Un écran devient le messager de la démolition d’un deuxième écran plus petit, dont les morceaux détachés et abimés semblent constituer ses propres entrailles.
Les diverses peintures sont autant de considérations sur la vulgarité du visuel de nos jours et sur sa promiscuité inévitable avec la publicité.
Claire Fontaine, Paris Mars, 2009
Changement de propriétaire
(Change of owner)
On the occasion of her exhibition at Sorry We’re Closed Claire Fontaine works on one of her recurrent themes : the crisis and its effects on the body and desires. In Changement de propriétaire she presents different works connected to each other by the way they evoke recycling, cleaniness, the contrasted functionality of household appliances and solitude.
The sculpture exhibited in the window Untitled (flag dryer) composed of a modified industrial dryer and of several Belgian flags tackles the cycle and the stagnation as typical aspects of the rags of any national identity. The continuous drying of the flags is in the same time a bitter consideration about corruption and a comment on the Belgian habit of displaying the national flag outside apartment windows; this action is compared to the one of hanging out the washing, that even if not dirty, would be better far from the eyes of the passerby.
The work Untitled (dildo washer) echoes it, is a domestic dishwasher filled with latex dildos. The dildo, being the symbol of the deepest promiscuity between the object and the human flesh, a very schematic example of fetishism, becomes here an industrial washable tool to be reused by others within an anonymous chain of the consumption of satisfaction.
The neon sign Please God Make Tomorrow Better flashes in the rhythm of hazard light and points a suspended present and a general impotency to act upon the future.
The sculpture I displays a video of the destruction of an I-Phone transmitted by an horizontal plasma screen lying on the gallery floor, it can be read as a comment on the touch screen technology that pushes the user to caress its machine and to speak through it as if he was speaking to it. A screen becomes the messenger of the demolition of another smaller one, whose detached and ruined parts look like its own interior.
The various paintings are as many considerations on the vulgarity of the visual field in our time and on its inevitable promiscuity with advertising.
Claire Fontaine, Paris March 2009
Claire Fontaine interviewee
par Dessislava Dimova
- Est-ce que tu te définis comme une artiste « politique » et comment décriraistu
la relation entre art et politique à présent ? Est-ce que l’art est pour toi un
espace où l’on peut trouver le moyen pour s’exprimer politiquement et si oui
qu’est-ce que rend ce fait possible ?
- Une artiste ne peut pas en aucun cas être classée comme politique sur la base
des sujets qui sont abordés dans ses travaux, éventuellement elle peut l’être à
cause de la vision du monde qu’elle arrive à transmettre par sa pratique et sur
la base des rapports sociaux et économiques qu’elle arrive à bâtir autour de sa
position humaine et professionnelle. Claire Fontaine ne se fait pas beaucoup
d’illusions sur une exemplarité possible quant à la posture à tenir, l’illusion de
l’avant-garde s’est couchée avec le credo dans les soleils de l’avenir, on vit
dans un crépuscule où tout est un peu confus, on émet des signaux comme des
feux de détresse du bord d’une quelque route, rien ne brille vraiment. Notre
époque est compliquée, beaucoup de transformations anthropologiques
majeures qui nous concernent restent à penser, l’art est en marge de tout cela,
mais il est au centre du marché. Les rapports entre l’art et la politique
aujourd’hui sont à analyser à mon sens par une pensée du marché moins
inhibée et moins angoissée que celle des années soixante-dix. Les faits sont là,
il s’agit de les comprendre et de les transformer, on ne peut pas les fuir, il faut
lutter, inventer des formes nouvelles, sans doute moins spectaculaires mais
plus subtiles pour préserver ce qui nous tient à coeur malgré la violence de la
catastrophe présente. Le monde de l’art est un espace de désir – qui est
essentiellement celui des collectionneurs qui l’alimentent par le sacrifice de
leurs richesses sur l’autel de tous les rêves que l’argent ne peut pas réaliser –
et en tant qu’espace de désir il est difficile à réglementer. Sans doute parmi ces
désirs il y en a aussi de révolutionnaires, tout cela reste en vase clos, certes,
mais c’est toujours le cas dans les périodes de réaction. Disons que l’espace de
l’art est pour nous un lieu intellectuel, mental, affectif qui nous permet de
sauver des problèmes et des phénomènes qui autrement seraient condamnés à
toujours, c’est pour cela on y reste et qu’on considère qu’il est, malgré tout,
précieux.
- Ta pièce: “The true artist produces the most prestigious commodity” (d’après
Bruce Nauman) semble être une métaphore parfaite de la situation actuelle. Le
marché s’accoutume facilement à toute forme de critique. Tout ce que l’on
fait, pour critique et subversif qu’il puisse chercher à être, est parfaitement
marchandisable. Je ne vois pas comment cela pourrait être possible d’essayer
de fonctionner à l’extérieur de ce système ou comment on pourrait le saboter,
même si cette perspective a animé l’idéologie du monde de l’art des années
soixante et si elle constitue encore un horizon de discussion pour aujourd’hui
qui reste très fascinante. Est-ce que tu vois un conflit véritable entre le marché
et la politique dans le monde de l’art et comment tu navigues autour de ce
problème en tant qu’artiste ? Est-ce que tu penses qu’on peut encore discuter
d’art en considérant que le marché compromet les aspects critiques du travail
artistique, ou est-ce que cela est devenu complètement obsolète ? Comment te
positionnes-tu en tant qu’artiste par rapport à l’héritage de la critique
institutionnelle des années ’60 et ’70 ?
- La critique institutionnelle naissait d’un contexte de luxe totalement
impensable aujourd’hui. Imagine: des masses de gens qui lisent les mêmes
choses, partagent un univers de références, d’images, de rêves, confus certes et
pas suffisamment forts pour produire des changements radicaux, maintenant
on le sait, mais quand même il s’agissait d’un nombre considérable de gens
prêts à nourrir un espace de débat sophistiqué et complexe. Aussi il y avait un
désir diffus de travailler au chantier des formes de vie, du moi, de la pensée, et
donc de donner forme à un espace loin du marché où l’on pouvait survivre,
créer, lutter, être ensemble. Tout cela est totalement terrassé, pas pour toujours
sans doute, mais pour un petit moment. Alors il faudrait déjà commencer par
s’injecter une énorme dose de lucidité et comprendre quelles pourraient être
les structures et les espaces en dehors des institutions où des adultes jeunes et
moins jeunes pourraient vivre sans demander la charité et continuer à penser,
élever des enfants, partager des émotions, rebâtir un semblant de culture sans
le chantage à l’activisme de l’urgence et sans quitter les villes pour des utopies
champêtres on ne peut plus douteuses. Aujourd’hui les gens que j’aime sont
tous et toutes très seuls, parfois très pauvres, accablés par d’énormes
problèmes logistiques et condamnés à la honte par une situation qui est
pourtant le produit de circonstances politiques et économiques facilement
identifiables. A présent déjà bâtir une famille et avoir un boulot sont des
entreprises titanesques si on ne veut pas le faire comme le plus minable des
petits-bourgeois, dans la haine et la peur de son prochain. Ces gars des années
soixante-dix et surtout des années soixante l’ont eue bien plus simple, je crois
que nous on devrait être beaucoup peu plus honnêtes et décidément plus
solidaires si on veut que l’histoire se rappelle d’autre chose que de deux ou
trois individualités exceptionnelles qui ont réussi à occuper la place convenue
de l’agitateur de service. Le souci pour la récupération me paraît relever d’une
perspective de luxe, ces temps-ci. Non, il n’y a plus de dehors déjà donné.
Nous sommes en temps de guerre maintenant, le marché est prospère à cause
de cela, à cause de la bataille matérielle et culturelle qui est menée contre les
pauvres. Il est vrai que certains des artistes que j’estime arrivent parfois à
drainer de l’argent, ce qui est bien, mais ils sont trop isolés pour en faire quoi
que ce soit d’intéressant. Il faudrait déjà faire en sorte que le partage
redevienne une source de bonheur si nous ne voulons pas tous finir comme des
vrais misérables, comme des imbéciles qui radotent entourés de leurs pauvres
admirateurs.
- STRIKE est une pièce qui est un commentaire très fort sur notre
(im)possibilité à agir politiquement aujourd’hui.Tu parles de l’idée de grève
humaine aussi dans tes écrits. Est-ce que on devrait reconsidérer la grève
humaine comme quelque chose ouvrant une possibilité d’action à présent ?
Sommes-nous séparés de tout autre possibilité ? Est-ce que la négation est un
outil d’action valide ?
- La grève humaine est la manière que nous utilisons déjà plus ou moins tous –
mais sans la théoriser - pour survivre au quotidien lorsque nous ne nous
reconnaissons pas dans la société qui nous entoure. Celle-ci peut prendre
plusieurs formes, elle est l’opposé d’un programme politique donc c’est très
difficile d’en évaluer les effets sur notre environnement politique. Je ne crois
pas que tout action soit impossible à présent, c’est juste que le prix qu’on paye
est de plus en plus élevé pour des gestes de plus en plus modestes. On est sans
doute encore en état de choc au niveau de ce qu’on appelle l’opinion publique
pour tracer avec précision l’étendue de cette pénalisation croissante de chaque
acte de dissension. Les inculpés du contre-sommet de Gênes ont tout de même
fini par prendre des peines exemplaires de plusieurs années, même ceux qui
n’ont fait qu’être présents sur les lieux des faits. En France l’on continue à
extrader les italiens qui furent protagonistes des luttes politiques des années
soixante-dix, on démembre leurs vies et celles de leurs proches car on
n’accorde pas d’amnistie après trente ans, on les persécute littéralement. Toute
cette police, tous ces contrôles, toute cette peur doivent bien vouloir dire que
le pouvoir est faible est qu’il a désespérément besoin de se protéger. Les
actions pour changer l’état de choses présent sont déjà là, mais elles prennent
place là où on ne les cherche pas. Une fois que cela sera clair pour quiconque
à qui chaque journal appartient et dans quel but les «informations» sont
transmises, il faudra bien réactiver l’espace publique et le dialogue pour savoir
ce qu’il se passe, rien que dans notre propre quartier, on s’achemine avec les
transformations des medias vers des changements majeurs dans les rapports
entre les gens. Il faut être, je crois, à la fois forts et optimistes, et trouver des
moyens pour supporter la vulgarité et la tristesse du présent. Il faut protéger
ses amitiés, ne pas déprimer, ne pas accepter l’inaction ou la marge comme
solutions. Aussi peut-être relire la préface à l’Anti-OEdipe de Foucault, elle est
encore totalement actuelle et magnifique.
- Pour moi la discussion autour de l’art et de la politique soulève quelque part la
vieille question de la différenciation entre art « autonome » et art « engagé » ;
ou, en d’autres termes, entre un art qui fonctionne à l’intérieur de ses propres
catégories et problématiques, et un art qui s’implique dans la vraie vie.
Comment vois-tu ton travail en rapport avec ces deux aspects ? Je parle aussi
en termes de critique de l’esthétique relationnelle et de son idée d’un art qui
crée des modèles utopistes pour la société. Comment pouvons-nous imaginer
un engagement de l’art envers la société après la faillite de tels projets ?
- Je considère que tout art a pour point de départ et d’arrivée la vie. Même l’art
pour l’art le plus hermétique ne fait que parler de cette partie de la vie et de la
pensée humaine qui est le monde de l’art. Si l’on assume, et c’est notre avis,
qu’il n’y a pas d’autonomie de l’art de son contexte socio-politique et des
discours qui l’accompagnent, le fertilisent ou l’assassinent, alors toute pratique
artistique peut être située sur un échiquier politique facilement identifiable.
Ensuite l’hypothèse que certains types d’art puissent influencer la vie des gens
plus directement que d’autres est difficile à vérifier. Notre position est que
l’art est un champ professionnel, moins directement impliqué avec la vie des
gens que ne le sont par exemple les champs professionnels des chirurgiens,
des policiers, des juges et des éducateurs. L’esthétique relationnelle a voulu
jouer sur la confusion entre l’art et la vie mais dans une optique un peu
résignée et post-avantgardiste, je ne crois pas qu’il y avait dans les actions qui
ont été classées sous ce label une ambition révolutionnaire, sans doute un peu
de désir de transgression, mais cela ne change rien à rien. Je n’y vois pas de
prétention sincère à l’utopie. Notre position à nous est qu’être artiste c’est
exercer un métier dans des conditions matérielles et économiques qui sont
celles de notre société et de notre temps. A partir de là soit on considère avec
les intermittents du spectacle, les cheminots et les fonctionnaires, qu’il est
encore temps pour les révoltes corporatistes (mais en tant qu’artistes nos
revendications seraient un peu pathétiques et frappées d’une certaine
absurdité) soit on pense que les révoltes à venir seront humaines et pour
l’abolition du système de valeurs et de désirs qui régit le capitalisme
planétaire. En attendant l’abolition de la séparation sociale et économique
c’est sûr que chacun se trouve à lutter de façon isolée, pendant qu’il exerce
son métier ou qu’il refuse d’en exercer un. La manière dont on fait son travail
peut aussi être une forme de lutte et de grève humaine, ce n’est pas très
excitant, mais pour l’heure c’est ce qui est possible.
- Si tu étais invitée à contribuer par une conférence à l’Ecole pour la
Révolution, de quoi voudrais-tu parler ?
- De la nécessité d’abolir toute sorte d’école et de séparation entre vie et
apprentissage pour qu’une quelconque révolution devienne possible. Je crois
que ce serait un des sujets principaux à aborder dans une telle institution.
Paris – Bruxelles, 01‘08
Footnotes on the State of Exception
1.War happens. We know nothing of war, as they constantly remind us. War – always one
and multiple – has been on our plates, since childhood, in what mustn’t go to waste. They
resented us for our presumed ignorance of war, as if we were ignoring pain or an illness, or
simply as if this forever absent war was now over for good, and it had to be remembered as
one remembers a dead family member. Through grief.
2.Well-being. All those born far from war, or after it, know quite well that it isn’t over. They
know it as possibility, as a nightmare that might come true. And this knowledge turns
disquieting when war explodes in the distance, laying the childhoods, the kitchen smells, the
bed sheets of others to waste. The past has dug a grave in the present and is again burying the
living there – so they say — but it’s a lie. Because war is really one of the names for our
present, and not a tale of days-gone-by. It lives in bodies; it flows through institutions,
traverses relationships between strangers and acquaintances, even here, in this moment, for a
long while now. And the more we pretend to be innocent and alien to events, the guiltier we
know we are. Guilty of not being present where blood is shed, and yet somehow we are
there…They used to tell us, “you kids have it all” as if to say “you sons of bitches,” yet who
has raised and built this affluence, this inexhaustible source of war? Sometimes we have even
suspected that if war is elsewhere, then life must be too.
3.Rest in peace… We know everything about war just like we know everything about prison,
without having been there, since they are at the heart of “peace” and “free life,” already
implied in them. Just as we know that nobody in our system is innocent, that only power
relations exist, and that the losers and not the guilty are the ones being punished. That is why
war has become someone else’s dirty job, which we are obliged to ignore. On every street
corner they ask us to forget its possibility and its reality, to be surprised by it though never
complicit in it. We are thanked in advance for our vigilance. Our choice is between
collaborating in the social peace or with the partisans of terror. War is no longer concerned
with us, we look at it and it doesn’t look back, it is too close. Its distance from us is not the
same as that between a spectator and a football match, where we can still desire victory for
one team and defeat for another. It resides in the limbo of things we would like to abolish. So
we never have to take sides or believe that words have a weight that can be felt in the body, or
that life has a meaning and that this meaning can also lead to its sudden end.
4. …and live in war. If we don’t know what it means to live in war it’s because we don’t
know what it means to live in peace. The more we are governed, the more we live in fear and
the more we need other people to arm themselves in our place, and that’s how war continues.
We do not know past struggles for rights and freedoms of expression as experience (of
conflict and victory), but only as a result. We are nothing but the dazed heirs to a fortune that
is impossible to spend: an archaeological inheritance that crumbles a bit more day by day, of
no use-value. Those old victories are not even established, but already lost, because we do not
know how to fight to defend them whenever they are threatened. Revolutionary becoming is a
process that seems to exclude our participation now. It is by forgetting the oppression of
control in exchange for the guarantee of protection that we have expelled ourselves from our
own history. And so we mistake the struggle for the war, and we allow it to be simultaneously
criminalized and delegated to professionals. While the struggle is what looms up from the
discrepancy between what governments demand and what the governed can give them. In
struggles we seek those who will accompany and support us, whereas we go to war alone and
come back alone (since it’s always the others that die).
5. The game of war. Historical avant-gardes and war: a love story and not even a tormented
one, an almost smooth-sailing romance, apart from a few expatriations. One could still –
before the state of exception – play the exceptional singularity, play the game of war with
one’s friends and rivals. But this is no longer the case for us. The war paradigm of rivalries
between small groups, the war-matrix of the guerrilla’s imaginative, paramilitary strategies,
the surrealists, the situationists, the Mao-dadaists (and the list goes on) lived in a world where
words and experience carried on a passionate conversation that could be turned to the
extreme, erupt into a scandal or even be interrupted for good. These were toy-wars, wars for
snobs. Nowadays we can frame and exhibit these lovely gesticulations and return to the
curfew of our already-filmed everyday lives, to surfaces saturated with advertising images, to
our socio-economically integrated solitudes. And understand for once and for all that the
battleground has changed, that we need to invent much more ambitious derives if only in
order to escape the amplified normalcy of our
perceptions.
6. Visions of the world. Our consciousness now disarmed, we’ve been comfortably tucked
into the nightmare of an illegible, deaf-mute present, in a territory marbled with anxieties. The
cells in which the presumed guilty have been locked up and forgotten, the bare rooms with
chairs and a desk where tortures result in confessions, these continue to exist, and even
though we can’t see them, we perceive them. Their smell, their silence, their white lights
populate the invisible, administrative levels of everyday life. They have not disappeared. The
eternal night of the television news brings us this intuition along with images of the actual
theaters of war. From the police stations, hospitals, motorways, schools, prisons, high-security
zones and barracks, to the trucks, trains and planes exporting hatred in the name of war, or
what we agree to call war – all these things fill us with fear. Because they contain us and we
contain them.
7. Coherences. Sometimes, in the insecure rhythms of our lives, we recognize a line of
coherence. It’s the same line that transmits the knowledge of a war we haven’t experienced
but whose effects and affects circulate within our bodies. The line that connects the most
common gestures of our everyday life here with the disasters that happen elsewhere – an
electric line, a paratactic line conveying this link made of a lack of links. Eichmann lined up
numbers upon numbers without ever being bothered by the idea that they represented human
beings sent to the slaughterhouse. Contemporary art has even made this habit of participating
in the disaster without being able to question it into its basic, structural principle. It builds
surfaces of coexistence between incompatible elements, it questions what we can’t
understand, and nevertheless it contributes – as much as these lines do – to the functioning of
the machine. The means to either halt our becoming or to transform our subjectivity don’t
seem accessible to us any longer. Somebody else has designed the form of our lives: now we
are only free to choose the form of our products and to hope that our private property will
protect us from war. Meanwhile, private property is itself the first stage of war.
8. The night where all singularities are whatever. The simple soldier or the armed partisan of
a cause are always represented as anonymous, as cannon fodder. Doomed to be pulverized for
a nation or an ideal, they are abstract bodies, clockwork lives. The simple citizen, or the free
civilian, on the other hand, is the unique individual, different from any other, involved in the
specificity of his social relationships, which are supposed to isolate him from his neighbor, to
magnify him in his irreducible identity. Nevertheless, we can look all over for this truly
human individual without meeting him or her in any region of the working world: over the
counter, in the supermarkets and in the offices, we interact with interchangeable and
insignificant singularities, all reproducing the same task so as not to be expelled from the
productive process.
9. Exceptions. On the other hand. Experience, as impoverished as it is, teaches us that love is
not an attachment to a pre-defined subject, that what we love or what links us to the other is
their singularity as such, their whatever-singularity. Because love does not have a specific
cause or a reason that can be communicated. The more we are governed or integrated into a
discipline, the more controlled and isolated we are in our performances and our behaviors.
Government sees the masses, but only looks at individuals. A loved singularity is whatever
and non-interchangeable, whereas a productive singularity is isolated and individuated, and
yet replaceable at a moment’s notice. The productive rules of universal substitution cause our
certainty to vacillate. The knowledge that the organs of control possess of our lives makes us
all exceptions in the eyes of power. And when we meet the arm of the law, what it does with
us will not depend on established conventions, but on the contingency of this particular
friction. Our present has become unpredictable, each instant a potentially exceptional
moment. This is precisely the new configuration of war, that of Identifying Power versus
whateversingularities, which leads some to guerrilla suicide, and others to an anonymous
solitude surrounded by objects.
10. Rules of the Game. Living in society has become a new and terrifying experience.
Traditional humanism assured us that progress consists in the improved administration of our
lives. But now we know that the discipline governing us can just as well produce merchandise
as corpses. Our perception of this new state of things does not translate into words; it is made
up of images and gestures. This new solitude has turned us into extraordinarily contemplative
beings. Thousands of devices provide us with an intermittent and hypnotic visualization of the
monopoly of violence that governs us. Our contact with geopolitical information increases but
is less and less intimate, and vocabulary, summoned to define all these exteriorities, begins to
fray. The bodies on the receiving end of this flood of frontline news have become misaligned.
Gazes rest on screens. Memory-screens, image-screens: a fragmented reality gives rise to the
need for new distractions. Our perceptions are aligned only sporadically: this is the most
devastating effect of the new war. This is also the reason we cannot counter it on the terrain of
images or of iconoclasm (the dark screen is not the same as a monochrome, since the painter
never pretended to inform us directly about the state of the world). And yet, spectators have
never had so much influence, because their conditions were never so shared. It is the ethical
use-value of our perceptions that remains to be negotiated and established, but it already
exists as potential, just waiting for the gesture that will put it into circulation. Because, in
times of war, it is not only monetary exchanges, but also the entire economy of desire, that is
touched by inflation.
NYC January 7, 2007
Notes en bas de page sur l’état d’exception
1.la guerre a lieu. De la guerre on ne sait rien et on nous le rappelle sans cesse.
Depuis la petite enfance la guerre, toujours une et multiple, elle était dans nos
assiettes, dans ce qu’il ne fallait pas gâcher.
On nous a fait violence au nom de notre ignorance présumée de la guerre, comme si
on avait ignoré la douleur ou la maladie, ou comme si tout simplement cette guerregrande-
absente était finie pour de bon, et il fallait s’en souvenir comme on se souvient
des morts dans les familles. Par la peine.
2.bien-être. La guerre, tous ceux qui sont nés loin ou après elle, savent bien qu’elle
n’est pas terminée, ils la connaissent à l’état de possible, comme une menace qui va
aboutir. Et lorsque la guerre explose et brûle au loin les enfances des autres, les
odeurs de cuisine, les draps de lit, cette connaissance se mue en trouble. Le passé s’est
creusé une fosse dans le présent et enterre à nouveau des vivants – dit-on, mais c’est
faux. Car elle est bien un des noms de notre présent, la guerre, et pas un récit de
journées lointaines, elle vit dans les corps, court dans les institutions, traverse les
relations entre inconnus et associés, ici même, maintenant, depuis longtemps.
Et le plus nous nous prétendons innocents et étrangers aux événements, le plus nous
nous savons coupables. Coupables de ne pas être sur place là où le sang coule, et
pourtant quelque part nous y sommes…
On nous disait « vous, les enfants du bien-être » comme on nous aurait dit « vous, les
fils de pute », mais qui a invoqué et bâti ce bien-être source intarissable de la guerre ?
Quelquefois on s’est même pris à soupçonner que si la guerre est ailleurs, la vie y est
aussi.
3.reposer en paix… De la guerre nous savons tout comme nous savons tout de la
prison, sans besoin d’y avoir été, car la « paix » et la « vie libre » les portent dans leur
sein, elles les impliquent. De même que nous savons qu’il n’y a point d’innocents
dans notre système, qu’il n’y a que des rapports de force, et que ce sont les perdants,
et pas les coupables, à être punis.
C’est pour cela que la guerre est devenue le sale boulot des autres : ce que nous
sommes obligés d’ignorer. A tous les coins de rue on nous prie d’en oublier la
possibilité tout comme la réalité, d’être surpris par elle et de n’être jamais son
complice, on nous remercie d’avance de notre vigilance. Il ne nous reste plus qu’à
choisir entre être les collaborateurs de la paix sociale ou les partisans de la terreur.
La guerre ne nous regarde plus, nous la regardons, elle ne nous voit pas, elle est trop
proche. Sa distance de nous n’est pas celle entre le spectateur et le match de football,
où peut se nicher le désir pour la victoire des uns et la défaite des autres. Elle se
trouve dans le limbe des choses que nous voudrions abolir. Pour ne plus jamais avoir
à prendre parti ni à croire que les mots ont un poids qui se ressent dans les corps, ou
que la vie a un sens et que ce sens peut même en entraîner la fin soudaine.
4. …et vivre en guerre. Si nous ne savons pas ce que cela veut dire de vivre en guerre
c’est que nous ne savons pas ce que c’est que de vivre en paix. Le plus nous sommes
gouvernés, le plus nous avons peur et besoin que l’on s’arme à notre place, et c’est
ainsi que la guerre continue. Les efforts faits dans le passé pour obtenir des droits et la
liberté d’expression ne sont pas pour nous connaissables comme une expérience (de
conflit et de victoire) mais comme un résultat. Nous ne sommes que les héritiers
hébétés d’une fortune impossible à dépenser : un patrimoine archéologique qui
s’émiette au jour le jour, sans aucune valeur d’usage. Ces anciennes victoires ne sont
même pas pour nous des acquis, mais des choses déjà perdues, car nous ne savons pas
nous battre quand elles sont menacées. Le devenir révolutionnaire est un processus
qui semble maintenant exclure notre participation. C’est en oubliant l’oppression du
contrôle au nom de la garantie de la protection, que nous nous sommes expulsés de
notre histoire. Depuis lors nous prenons la lutte pour la guerre et nous laissons qu’elle
soit à la fois criminalisée et déléguée aux professionnels. Alors que la lutte est ce qui
surgit partout de la démesure entre ce que les gouvernements demandent et ce que les
gouvernés peuvent leur donner. A la lutte on y va pour trouver ceux qui nous
accompagnent et qui nous renforcent, alors qu’en guerre on y va seul et on en revient
seul (car ce sont toujours les autres qui meurent.)
5.le jeu de la guerre. Les avant-gardes historiques et la guerre : une histoire d’amour
même pas tourmentée, une romance presque sans entraves, sauf quelques
déménagements. On pouvait encore, avant l’état d’exception, jouer la singularité
exceptionnelle, jouer avec ses amis et ennemis le jeu de la guerre. Mais cela est autre
chose de notre expérience présente. La guerre paradigme des luttes entre
groupuscules, la guerre matrice de stratégies para ou pseudo-militaires de guérilla
imaginative, les surréalistes, les situationnistes, les mao-dadaïstes (et la liste pourrait
s’allonger) vivaient dans un monde où les mots et l’expérience entretenaient un
dialogue passionnant qui pouvait être tourné à l’extrême, changé en scandale, même
interrompu pour de bon. C’était des guerres-jouet, des guerres pour riches en esprit.
Maintenant nous pouvons encadrer et exhiber ces belles gesticulations et retourner au
couvre-feu de notre quotidien déjà-filmé, aux surfaces saturées d’images publicitaires,
à nos solitudes socio-économiquement intégrées. Et comprendre une fois et pour
toutes que le terrain d’affrontement a changé, qu’il nous faut inventer des dérives ô
combien plus ambitieuses pour échapper ne serait-ce qu’à la normativité accrue de
nos perceptions.
6.visions du monde. Une fois nos consciences démobilisées, on nous a couché
confortablement dans le cauchemar d’un présent illisible et sourd-muet, dans un
territoire marbré d’angoisses.
Les cellules où l’on enferme et l’on oublie les présumés coupables, les chambres nues
avec chaises et bureaux où l’on torture pour que l’on confesse, elles continuent
d’exister, même si nous ne savons pas les voir : on les perçoit. Leurs odeurs, leurs
silences, leurs lumières blanches peuplent la couche inapparente du quotidien
administré. Ils n’ont pas disparu. La nuit éternelle des journaux télévisés nous en
apporte l’intuition qui se glisse en nous avec les images des théâtres de
guerre proprement dits.
Les commissariats, les hôpitaux, les autoroutes, les écoles, les maisons d’arrêt, les
QHS et les casernes, jusqu’aux camions, aux avions et aux trains qui s’en vont
exporter la haine au loin au nom de la guerre qui porte enfin ce nom, nous font
également peur. Car nous les contenons et ils nous contiennent.
7.cohérences. Par moments dans nos vies rythmées par la précarité, on entrevoit un fil
de cohérence. Le même fil sur lequel court la connaissance d’une guerre que nous
n’avons pas vécue mais dont les effets et les affects ont circulé dans nos corps. Le fil
qui connecte les gestes les plus communs de notre quotidien d’ici avec les drames qui
se consument ailleurs – fil électrique, fil parataxique, qui véhicule le lien fait
d’absence de liens. Eichmann alignait des chiffres sans être torturé par l’idée qu’ils
représentaient des humains envoyés à l’abattoir. De cette habitude à participer au
désastre sans pouvoir l’interroger, l’art contemporain a fait son principe structurant. Il
bâtit des surfaces de coexistence entre des éléments incompatibles, il questionne ce
que nous ne comprenons pas, et pourtant contribue, autant que ces mêmes lignes, à
faire tourner la machine. Les moyens d’arrêter notre devenir ou de transformer notre
subjectivité ne semblent alors plus nous être accessibles. La forme de notre vie a été
dessinée par quelqu’un d’autre : il ne nous reste à choisir que la forme de nos produits
et à espérer que notre propriété privée nous protège de la guerre. Alors que la
propriété privée est elle-même l’état d’agrégation premier de la guerre.
8. la nuit où toutes les singularités sont quelconque. Le soldat simple ou le partisan
armé d’une quelque cause sont toujours représentés comme des anonymes, de la chair
à canon vouée à se pulvériser pour une nation ou un idéal, des corps abstraits, des vies
à minuterie. Le simple citoyen, par contre, – le civil libre – est l’individu unique et
différent de tout autre, pris dans des relations sociales spécifiques, censées l’isoler de
son prochain, le magnifier dans son identité irréductible. Et pourtant nous pouvons
chercher partout cet individu véritablement humain sans le rencontrer dans aucune
région du monde du travail : derrière les guichets, dans les supermarchés, dans les
bureaux nous interagissons avec des sigularités interchangeables, des unicités
insignifiantes qui reproduisent toutes la même tâche, ou bien elles se font expulser du
processus productif.
9.exceptions. Par contre. L’expérience, pour appauvrie qu’elle soit, nous enseigne que
l’amour ne s’attache pas à un sujet défini à l’avance, qu’en somme ce qu’on aime ou
ce à quoi l’on se lie chez l’autre est sa singularité en tant que telle, sa singularité
quelconque, car l’amour n’a pas de cause spécifique ni de raison communicable. Ce
que l’on aime chez l’autre est l’agencement social possible ou réel dont il est porteur,
son potentiel de liaison et de liberté qui fait que nos sentiments puissent surgir et
perdurer.
Alors que le plus nous sommes gouvernés ou inclus dans une discipline, le plus nous
sommes contrôlés et isolés dans notre performance et notre comportement. Le
gouvernement voit les masses, mais ne regarde que les individus. Il mesure la
puissance mais ne s’applique qu’aux actes.
On comprend alors comment une singularité aimée est quelconque et non
interchangeable alors qu’une singularité productive est isolée et individualisée et
pourtant à tout moment remplaçable.
Les règles productives de la substituabilité universelle font vaciller nos idées reçues.
Le savoir que détiennent les organes de contrôle sur nos vies fait que pour le pouvoir
nous sommes devenus tous des exceptions. Et lorsque nous rencontrerons la main de
la loi, ce qu’elle fera de nous ne dépendra pas des conventions établies, mais de la
contingence unique de cette friction. Notre présent est devenu imprévisible, chaque
instant un moment potentiellement exceptionnel. C’est ainsi que la configuration
nouvelle de la guerre oppose le Pouvoir Identifiant aux singularités quelconques, elle
oblige les uns à la guérilla suicidaire, les autres à la solitude anonyme entourée
d’objets.
10.les règles du jeu.Vivre en société est devenu une expérience nouvelle. Et
terrifiante. L’humanisme traditionnel nous assurait que le progrès consisterait en une
meilleure administration de nos vies. Mais à présent nous savons que la discipline qui
nous gouverne peut produire aussi bien des marchandises que des cadavres.
La perception que nous avons de cet état de choses nouveau ne trouve pas de nom
convenable, elle se tisse d’images et de gestes ma ne se loge pas durablement dans le
langage. Cette nouvelle solitude nous a changé en êtres extraordinairement
contemplatifs. Des milliers de dispositifs nous permettent une visualisation
intermittente et hypnotique du monopole de la violence qui nous gouverne.
Notre contact avec les informations géopolitiques est accru mais de moins en moins
intime, et le vocabulaire, appelé à définir tout sorte d’extériorité, s’effiloche. Les
corps qui reçoivent ce flot de nouvelles du front sont devenus inorganisables. Les
regards se reposent depuis sur les écrans. Souvenirs-écrans, images-écrans : la réalitétranchée
fait naître des nouveaux besoins de diversion. Nos perceptions ne se fédèrent
plus que sporadiquement : voici l’effet le plus dévastateur et inédit de cette guerre.
C’est aussi pour cela qu’on ne pourra pas la contrer sur le terrain des images ou de
l’iconoclasme ( l’écran noir n’est pas un monochrome, puisque la peinture n’a jamais
prétendu nous informer en direct sur l’état du monde.)
Et pourtant le spectateur n’a jamais été aussi influent, car il n’a jamais été aussi
précisément le nom de la condition de quiconque.
C’est la valeur d’usage éthique de nos perceptions qui est maintenant à négocier et à
établir, mais elle est déjà-là en puissance, en attente des gestes qui la mettront en
circulation. Car en temps de guerre ce ne sont pas que les échanges monétaires qui se
modifient mais c’est l’économie du désir tout entière qui est touchée par l’inflation.
CF.NYC 07.01.2007 |